Replica

À propos de Abraham Cruzvillegas, The water trilogy 1 à Chantal Crousel par Mathieu Buard

Cliquer pour charger le modèle 3D

Toutes de contre emploi, faites de vraisemblances et d’analogies, les oeuvres comme des assemblages incertains ne livrent pas ce qu’elles ont de spécifique ni d’entendue. Elles se donnent, comme des reliques, encore tièdes et sous l’influence, carcasses et dépouilles d’une chasse improbable.

L’espace n’existe pas, sinon comme un plein diaphane. Un bateau suspendu coupe la vision, des tas, littéralement, ordonnés et paradoxalement plats, sonores de leurs textures annoncent une petite musique. Ce que peut l’apparence, un tas, des restes.

Le bateau, tendu de l’intérieur, les filets suspendus pris dans une gravité organique, jamais totalement sous tension, les choses ici et là, peut on parler autrement de ces matériaux agencés, racontent le vivant, la ride marquée d’une espièglerie plastique, le détournement burlesque mais politique de tout instrument - les sculptures, les installations, ramassées et centrifuges agrègent l’atmosphère comme l’attention. Et finalement, la clé des courbes se livrent dans la boucle des images filmées, celles qui restituent, au détour et comme une ellipse (une autre courbe), et mieux documentent la scène passée, c’est-à-dire la musique jouée, la danse exécutée. L’exposition est la somme de ses mouvements, sonores et performatifs, corporelles inéluctablement. Et les oeuvres, là présentes, se délivrent, inanimées.

Des états de surfaces de matériaux rompus, récupérés comme toute pratique de bon sens qui recycle l’existant. Des surfaces tendues, piano et tambour potentiels, partition et parquet. La vibration à la surface du derme.

Un air de facétie, un jeu amusé et burlesque organise les éléments, les inversions, les compléments. Tout fabrique une farce, une fantaisie déglinguée, celles de rebuts et de leurs qualités. Usages et fonctions affinés d’un paysage d’objets instruments. Une atmosphère comme un air.

Multipliés et étalées, les choses entassées recouvrent, à défaut de joncher le sol, de sentiers négatifs la galerie. Doit on marcher sur ces chemins de planches ? Doit on s’enquérir du vide ? Les circulations induites rappellent que le lieu a été plutôt qu’il n’est.

Face aux vidéos, pris dans le déroulement étrange des scènes, la part joyeuse de l’oeuvre de Cruzvillegas se donne, simplement et sans rite - authentique expérience des oeuvres, encore tièdes d’une interprétation ou d’un jeu.

Il apparait que Cruzvillegas organise des rendez vous manqués, différés, impossibles qu’il nous restitue par le moyen de la vidéo - des musiciens, des danseurs activent une scène souvent proche d’une parodie, approximative ou d’amateurs. Une virtuosité annulée, lorsque l’on se penche sur les fragments disloqués. Virtuose de la totalité, un génie de chef d’orchestre, à la manière dont il ramasse et accorde ses installations, protagonistes inclus.

Alors, on garde une joie réelle, enfantine et élémentaire à la traversée de cette exposition, le plaisir non feint de comprendre les collectes, de saisir les formats et les transgressions joués pour l’occasion. On s’émerveille, surpris, encore de la qualité des accords, des matériaux et de leurs renversements. La beauté bizarre, toute orientée vers l’inaccoutumée, qui plus qu’elle n’amuse, fait marrer, satyre politique hogarthienne.

En somme, une grande poésie, non poseuse et impitoyable de sensibilité courre dans l’espace. L’installation dans son ensemble, ajustant les différents médiums sans les diminuer, tout au contraire, agite ce que l’acuité de chacun, spectateur et marcheur, peut.

Joël Riff est un curateur indépendent, éditeur de la Chronique Curiosité mais aussi intervenant à l’École Duperré à Paris, il fais partie intégrante de Moly-Sabata, une résidence d’artiste initiée par la fondation Albert Gleizes. Depuis le lundi 27 septembre 2004, 10 heures, il voit une exposition par jours, au moins.

Ces mots ont été collectés à Paris pendant la 17ème semaine de 2017.

11 Octobre 2016 - 15 Avril 2018
Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea
Viale delle Belle Arti, 131 00197 Roma
T. +39 6 32 29 82 21
E. gan-amc@beniculturali.it
www.lagallerianazionale.com

À propos de Time is Out of Joint à La Galleria Nazionale de Rome par Joël Riff

Cliquer pour charger le modèle 3D

Une exposition ne commence jamais vraiment lorsque nous y entrons. Alors un peu avant de découvrir Time is out of joint, j'ai grimpé la Viale delle belle arti sans m'arrêter au Musée d'art étrusque dont un pensionnaire de l'Académie américaine me vantait pourtant le contenu lors d'un dîner deux jours plus tôt. Dans cette pente, se succèdent des pavillons nationaux rivalisant de modernisme par leurs architectures. J'arrivais du Maxxi où je m'étais rendu à reculons. Le soleil commence à taper. Nous sommes à Rome fin avril. C'est la première fois que je me rends à La galleria nazionale d'arte moderna, et en cherche donc la localisation. Un artiste m'avait la veille recommandé cette institution comme la seule excitante en son domaine dans cette ville. Et je peux désormais acquiescer. Une immense bâtisse néoclassique surgit sur ma gauche. Tout son caractère me fait et me fera penser durant la visite entière, au Petit palais parisien, en plus grand. Le lettrage du titre de l'exposition est diffracté sur les grandes marches en façade et je trouve cela plutôt de mauvais goût. L'accueil est souriant, il y a beaucoup de lumière naturelle que le blanc du décorum assez crémeux réfléchit. Avant de vraiment pénétrer le ventre du bâtiment, un épais tapis reçoit des assises sur lesquelles stagne un peu le public. J'y passerai également du temps à ma sortie.

Je me perds un peu dans les salles en accédant au parcours via une porte qui s'avère être une sortie de secours. J'interroge une gardienne de salle pour savoir où est l'actuelle exposition. Elle me répond : Ici. Je m'y suis donc retrouvé sans le savoir, et j'aime cela. La scénographie semble invisible. Aucune cloison artificielle ne paraît rompre la fluidité de la déambulation. Chaque salle communique avec plusieurs autres. On s'y perd pour repasser plusieurs fois aux mêmes endroits et aborder les œuvres selon des trajectoires renouvelées. Parfois une sculpture regarde une peinture. Les associations sont limpides. Plaisir et clarté guident l'ensemble de l'accrochage. J'applaudis intérieurement. L'appareil pédagogique est discret. Pas de monologue humiliant à l'entrée. Peut-être pas d'entrée unique d'ailleurs.

De manière générale, je ne touche ni ne sens les œuvres. J'apprécie un rapport de désir avec ce que je regarde, sans le consommer dans une interactivité que je trouve obscène. Le musée préserve une dimension de sanctuaire qui est celle que je lui demande. Tout reste beau et grave.

Au fil des pièces, je retrouve des merveilles, découvre des œuvres, approche des artistes, ressens un fonds riche et remarquablement bien exploité. Les toilettes en sous-sol sont organisées comme ceux d'un aéroport. Et un luminaire mal réglé éclabousse un hall souterrain d'éclairs électriques.

Sur place je me dis, voilà une conservatrice qui a tout compris. Elle fait de son bien public, une structure exemplaire en la matière. Par la suite, j'ai plaisir à contribuer au rayonnement de son initiative. Le document de visite est succinct sans être radin. Il cite Jacques Derrida ce qui est plutôt un mauvais point. Je me souviens des enfilades heureuses, des vis-à-vis aérés, de placements croustillants et d'évidences. Et ne pas vouloir tant prendre de photographies car il y en aurait tant à prendre. Vouloir revenir. C'est sans fin.

Mathieu Buard est critique, curateur et enseignant à l'École Supérieur d'Art Appliqués Duperré et à l'École Normale Supérieure.

Ces mots ont été collectés à Paris la 18ème semaine de 2017.

1er Avril - 13 mai, 2017
Galerie Chantal Crousel
10, rue Charlot 75003 Paris
T. +33 1 42 77 38 87
F. +33 1 42 77 59 00
E. galerie@crousel.com
www.crousel.com

Replica is an editorial platform, founded by Andrew Dussert and Pierre-Louis Lovera in 2017, and consists of a newsletter and a magazine that works internationally in collaboration with invited curators and artists. Those punctual editors present the tale of their last most beautiful rendez-vous with an art exhibit in museums, foundations, galleries, institutions or independents. The exploration presentation is accompanied by a visual essay developed by Replica based on the investigation review and focused on the development of an exhibition portrait.

Replica
12, rue Dupetit-Thouard
75003 Paris
France

hello@replica-magazine.com

Code et design par F451
Typographie par Loan Bottex